Le calvaire de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti

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« Alors vous voilà… Vous voilà tous… Vous sortez de dessous les feuilles mortes quand vient la nuit… Petites bêtes noires et rondes, luisantes… Rapides, industrieuses, efficaces, innombrables… Petites pattes crochues… Mandibules qui cliquettent… Ventre affamé de charognes… C’est l’heure du festin ?...... Tous exécutent. Tous se disent de simples exécutants. De simples exécutants.

Et tous, le coiffeur, le tailleur, l’ingénieur électricien, le gardien-chef, le bourreau, le médecin, tous se disent : « ce n’est pas moi qui tue, ce n’est pas moi qui suis ce soir un meurtrier….. La première fois, une décharge de 2500 volts traverse le corps du supplicié pendant 8 secondes. Puis, pause d’une seconde. Puis, deuxième électrocution durant 22 secondes — mais de 500 volts seulement, parce que la température du corps monte à 60 degrés et qu’il pourrait prendre feu. Puis, nouvelle pause de 20 secondes. Et cette procédure se répète trois fois. Parfois l’éponge est mal attachée, ou pas assez humide. Alors la chair grille, l’électrode se détache, le condamné n’est pas mort. Il tressaute. On le rattache. On recommence le cycle des électrocutions jusqu’au constat du décès.…..  Nul n’a tué en vérité. Et pourtant à cause de leurs mains innocentes, ce soir, un homme a été tué….. Eh toi ! Regarde-moi… Aie au moins ce courage… Oooh, les yeux de chiens battus… Tu as mal ? Lâche !… Traître !… Tu es tailleur n’est-ce pas ?, et moi, je suis cordonnier ! Quelle différence entre toi et moi ? Hein ? Tu ne comprends pas qu’en m’assassinant, tu t’assassines aussi ? Un pauvre en tue un autre : c’est le peuple qui se suicide, et pendant ce temps, les puissants qui le trompent continuent de le tromper ! »

 

 

saccoNicola Sacco est dans sa cellule de la prison de Cherry Hill à quelques heures de mourir. La lumière de l’unique ampoule faiblit parce que l’on prépare la chaise électrique à six pas de là ….. Son compagnon d’infortune Bartolomeo Vanzetti apparait soudain. Délire dû aux vingt six jours de grève de la faim ? Hallucination à cause des tranquillisants des médecins auxiliaires de la mort ? Rêve éveillé ? Vision ? Qu’importe ! A quelques heures de leur exécution constamment rappelée par les faisceaux lumineux qui tressautent à cause des essais électriques à l’intérieur de la prison, les deux hommes rassemblés par la magie du théâtre (alors qu’ils étaient séparés en prison) revivent leurs souvenirs familiaux, leurs joies, leurs espérances mais aussi, les deux acteurs se glissant parfois dans d’autres costumes, les pressions sur les « témoins », les minutes truquées d’un procès absurde, les manœuvres politiques qui transforment les immigrés en suspects et les anarchistes en terroristes bons pour la chaise électrique. Ils se remémorent leur procès, rejouent les témoignages grotesques, les manipulations et les chantages abjects des policiers. Leur personnalité se dissout et emprunte celle de ces visages amis ou hostiles qui marquèrent leur calvaire de sept ans durant lesquels ils attendirent qu’on les tue. « Mourir. Chacun sait qu’il va mourir, mais personne ne croit que la mort existe. Et puis elle vient. Au début, on a peur, et on est fou de rage. Peur et colère ensemble. Et puis la colère se retire, et à la place, il y a l’abattement. Comme la bête qu’on mène à l’abattoir. Et puis... »


 

sacco1920, États-Unis. Le gouvernement US s’inquiète de la montée du syndicalisme subversif (le 1er mai 1919 avait notamment été ponctué de manifestations monstres, de batailles de rue) et craint que la révolution bolchevique de 1917 ne donne quelques idées aux ouvriers américains. Les anarchistes sont dans le collimateur du gouvernement puritain et xénophobe qui voulait la peau des « rouges », des « Apaches » d’un nouveau genre. Début 1920, six mille mandats d’arrêt visaient des étrangers jugés « dangereux » en vue d’une déportation. La répression des mouvements sociaux est brutale, les syndicats sont dans le collimateur de l’État, la liberté de parole est menacée… Et le Ku Klux Klan s’installe dans quelques États du nord.

 

Deux hommes, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, sont accusés d’homicide. Ils sont immigrés, ouvriers, et italiens. De surcroît, ils sont anarchistes. En pleine terreur blanche, les deux hommes sont arrêtés et accusés de hold-up avec crimes de sang. Sans véritables preuves et au terme d’une parodie de justice en guise de procès, ils sont jugés coupables et condamnés à mort. Le 23 août 1927, ils sont exécutés par courant électrique...

 

L’histoire tragique des deux immigrés italiens a soulevé à l’époque l’opinion publique mondiale et l’événement de leur exécution secoué la planète d’un sentiment d’injustice. Une histoire dont les causes semblent universelles et intemporelles : celle de l’étranger misérable qui dérange et dont la stigmatisation sert de support au pouvoir politique, d’une part, et au pouvoir de l’argent, de l’autre. Le texte d’Alain Guyard, auteur de la pièce mise en scène par François Bourcier, est à cet égard d’une cynique violence aiguisée, et l’analyse politique sans appel en étrange résonnance actuelle.

 

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« Et si vous nous exécutez, quel sera votre avantage «  demande Bartolomeo Vanzetti au gouverneur venu lui rendre visite dans le couloir de la mort. « Pas un avantage, Vanzetti, mais trois. » répond l’homme politique. « Écoutez : nous vous passons à la chaise électrique, vous et Sacco. Premièrement, la gauche est traumatisée par la violence des autorités, les militants syndicaux sont démobilisés, le mouvement social est démoralisé. Et le risque d’un conflit de grande envergure est évacué. Le patronat reprend la main et la bourse s’envole. Deuxièmement, le petit peuple voit en vous des immigrés, des étrangers, des sans-papiers, et qui plus est, des voleurs de travail, des bandits et des assassins qui ne respectent rien ni personne. Ainsi sur tout le territoire américain, les irlandais apprennent à haïr les italiens, comme les allemands ont appris à haïr les irlandais, et les polonais ont appris à haïr les allemands. Au final, avec ce procès, nous avons soufflé sur les braises du racisme. ».


ET LES AFFAIRES CONTINUENT


Mais, « ça vous apporte quoi d’entretenir le racisme au sein du peuple ? » rétorque Vanzetti. « Mais enfin, Vanzetti, vous devez bien le savoir, vous êtes aux premières loges ! Tant que les ouvriers se haïssent entre eux pour des motifs raciaux, ils sont incapables de s’unir et de prendre conscience de leur exploitation commune ! Ils se trompent d’adversaire sur lequel déverser leur colère. Et pendant ce temps là, le patronat qui les exploite tous, — irlandais, italiens, ou autres —, lui qui mériterait leur colère — et bien le patronat est épargné (jovial) et les affaires continuent ! »

 

sacco« …. Troisièmement, — troisièmement Vanzetti —, nous faisons croire à l’opinion publique qu’existe un danger terroriste… ». « Mais c’est faux ! » s’insurge Vanzetti. « Tous les attentats que vous imputez aux anarchistes sont des coups montés par les agitateurs du FBI ! C’est l’éducation du peuple qui renversera ce vieux monde, plus sûrement que la dynamite ! Comment voulez-vous que des hommes qui se disent défenseurs de la cause du peuple puissent faire éclater leurs machines infernales dans la foule des innocents ? Vos terroristes, ce sont des agitateurs à la solde du gouvernement ! ». « Mais je le sais bien » répond sourire aux lèvres le gouverneur. « C’est moi qui les forme ! En attendant, parce que nous faisons planer la menace terroriste venue de l’étranger, nous pouvons faire passer peu à peu notre idéologie sécuritaire. »

 

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FAIRE DISPARAITRE LA DEMOCRATIE EN DOUCEUR


« A quoi bon faire vivre ainsi les gens dans la peur ? » interroge derechef Vanzetti. « Parce qu’ainsi ils sont prêts, petit à petit, à renoncer à leur liberté au nom de leur sécurité. » retourne le gouverneur. « Et à quoi cela vous mène ? » questionne en retour Vanzetti. « Mais à faire disparaître la démocratie en douceur ! Vous autres, italiens, avec votre dictateur d’opérette, vous êtes d’un ridicule. Vous croyez que pour mater la révolution naissante dans un pays, il suffit de renverser la République et de fusiller les socialistes ! Mais ça ne tient pas. Le changement est si violent, si subit, que le peuple, qui aime la tranquillité, ne le supporte pas bien longtemps. Nous autres, par la politique sécuritaire, nous faisons disparaître la démocratie, petit à petit, en douceur, sans que personne ne bronche, et tout cela au nom même de la démocratie ! Pardonnez-moi, Vanzetti, mais sans vouloir offenser votre race, vous autres, latins, êtes d’une naïveté d’enfant dès qu’il s’agit de politique. »

« Je ne me sens pas latin. D’ailleurs j’ai la nationalité américaine, comme vous. Mais je me sens d’abord humain. » remarque Vanzetti. « C’est un détail. Il n’a aucune importance. » conclut le gouverneur.


UNE MISE EN SCENE ET DES COMEDIENS REMARQUABLES

Le texte d’Alain Guyard, magistralement servi par la mise en scène de François Bourcier et ses deux interprètes, au-delà de l’analyse politique est poignant dans la description du calvaire enduré par les deux hommes durant les sept années de leur captivité mais également sur les circonstances et la cruauté de leur mode d’exécution par électrocution, pour ne pas dire supplice. « Qu’ils la prennent donc, notre carcasse ! Qu’ils nous électrocutent et nous fassent tressaillir comme des pantins désarticulés ! Ils n’auront pas réussi à briser notre volonté ! Jusqu’au bout nous aurons conservé notre indépendance et notre liberté ! »


sacco« Cette agonie est notre triomphe » avait dit Vanzetti au juge Thayer. La phrase est reprise dans la célèbre chanson de Joan Baez illustrant le film de Giuliano Montaldo sorti en 1971 avec Gian-Maria Volonte dans le rôle de Bartolomeo Vanzetti et Riccardo Cucciolla dans celui de Nicola Sacco (Prix d’interprétation masculine à Cannes) qui a énormément contribué à faire - à nouveau - connaître ce drame dans le grand public. « Puisse notre bataille être la répétition générale de la grande guerre sociale du peuple contre ses exploiteurs » fait dire Alain Guyard.


Création Chêne Noir au festival Off Avignon 2009, Sacco et Vanzetti est interprétée par Dau et Catella ….. humoristes bien connus notamment des auditeurs de l’émission de Stéphane Bern, Le Fou du Roi, sur France Inter, qui surprennent ici leur public en endossant les lourds habits de Nicola Sacco et de Bartolomeo Vanzetti leur redonnant vie dans ce spectacle émouvant servi d’une mise en scène remarquable.



Par Geneviève Chapdeville Philbert

 


 

ALAIN GUYARD « Je pense que l’affaire Sacco et Vanzetti a été la répétition générale de tout le processus de sécurisation planétaire auquel nous assistons progressivement depuis presque un siècle.

L’auteur de la pièce s’est beaucoup impliqué dans l’écriture et le processus de réalisation théâtral.

Pourquoi cet intérêt pour Sacco et Vanzetti ?

« Je viens des milieux anarchisants, et la figure de Sacco et Vanzetti m’est familière depuis longtemps. Et par ailleurs, je pense que cette affaire a été la répétition générale de tout le processus de sécurisation planétaire auquel nous assistons progressivement depuis presque un siècle. Tout en m’étant beaucoup documenté, c’est un texte que j’ai écrit très vite, en 3 semaines, presque sur la demande du scénographe François Bourcier, qui présentait par ailleurs qu’il y avait quelque chose à faire avec Dau et Catella. Ces derniers du reste eux-mêmes en avaient marre d’être cantonnés au comique et avaient envie de démontrer qu’ils pouvaient servir un texte de qualité. On s’est retrouvé tous les quatre (comédiens, auteur, metteur en scène) autour d’une salade de tomates au bord d’une piscine. Et puis, on a commencé à lire ensemble, et à la fin on chialait presque, tellement tout devenait évident.

Que pensez vous de la mise en scène ?

Superbe, bien sûr. Cela dit, je ne suis pas dans la posture de l’auteur qui produirait un texte et qui sommerait les autres corps de métier de bosser en venant voir ensuite le résultat. Pour moi le travail est collectif et je mets un point d’honneur à participer au lent travail d’élaboration et de fabrication de la création théâtrale qui va donner vie au texte que j’ai écrit. Il y a donc eu 6 mois de répétitions, que j’ai suivies au jour le jour, le scénographe me faisant un compte rendu quotidiennement. Et, j’ai même adapté certaines scènes en fonction des difficultés, voire même rajouté certaines scènes en fonction des demandes. Et, tout s’est coulé à tout.

Quels sont vos projets ?

Deux principalement en ce moment. Tout d’abord quelque chose qui devrait voir le jour en Avignon 2011, « Out law in love », les histoires d’amour des hors la loi célèbres (Bonnod, Zapatta….). Personnages connus pour leur vie à rebondissements, mais qui sont aussi ardents sur le plan de la vie amoureuse. Un travail qui sera certainement également réalisé avec François Bourcier avec une avant première là aussi probablement au Théâtre Michel Simon de Noisy le Grand où nous aimons travailler. Et, puis un autre projet, plus lointain celui là, « Les mutins de 2014 » qui viendra rappeler au moment de la commémoration du bi-centenaire de la première guerre mondiale qu’il y a eu 40 000 mutins pour 2 millions de consentants. »

Propos recueillis par Genevieve Chapdeville Philbert


Sacco et Vanzetti
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Sacco et Vanzetti d’Alain Guyard

Mise en scène et scénographie François Bousier

Théâtre Toursky Marseille 10 et 11 décembre 2010


Avec Jacques Dau et Jean Marc Catella

Tournée 2011

18 janvier au théâtre de la Colonne de Miramas (à 20h30).

21 janvier au centre culturel Juliobona de Lillebonne (à 20h30).

3 février au théâtre du Beausobre de Morges (à 20h30).

18 mars au ciné-théâtre de Tournon-sur-Rhône (à 20h30).

8 avril dans la salle de cinéma de Saint-Georges-de-Didonne (à 21h)…


Le texte de la pièce, signé Alain Guyard, a été publié aux éditions Libertaires, collection Théâtre, 56 pages comprenant six photos N&B. 8€.

À lire également :

- L’Affaire Sacco et Vanzetti par Ronald Creagh, diffusion Atelier de création libertaire.

-Sacco & Vanzetti par Franck Thiriot et Ronald Creagh, éditions du Monde libertaire, collection Graine d’ananar.